Sudinfo.be promettait de révéler les « détails sordides » du viol d’une fille de 13 ans !

15 décembre 2021
Jacques Englebert

Le Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) a constaté une faute déontologique de Sudinfo.be (ex-Sud Presse) pour manquements à sa responsabilité sociale. Selon le CDJ, Sudinfo.be « attise le voyeurisme des lecteurs satisfaisant davantage leur curiosité que l’intérêt général. Il note qu’en insistant de la sorte sur la nature des faits, le média n'a pas porté une attention suffisante aux éventuelles répercussions de la diffusion de l’information concernée sur la victime et ses proches, manquant de responsabilité sociale et s’introduisant ainsi dans leur douleur ».

1. Sudinfo.be a violé la déontologie journalistique

Sudinfo.be, pour attiser les plus bas instincts de ses lecteurs potentiels, promettait en octobre 2019, de révéler dans un article (payant) les « détails sordides » du viol d’une jeune fille de 13 ans, par une bande de garçons, âgés de 11 à 14 ans.

Pour ce faire, le teaser suivant avait été diffusé sur la page publique (accessible sans aucun abonnement) du site Sudinfo.be (la phrase en dessous de la photo apparaissait comme un hyperlien permettant d'obtenir les « détails sordides ») :

Une plainte avait été déposée devant le CDJ.

Dans son avis 19-38 du 15 décembre 2021, le CDJ déclare la plainte partiellement fondée (au motif qu’elle portait également sur un deuxième article, toujours en accès libre, qui n’a pas été considéré comme contraire à la déontologie – non sans une certaine incohérence comme le souligne l’opinion minoritaire), en observant que :

...si le post qui commente la vignette-titre de l’article pour non-abonnés énonce également correctement les faits et ne trompe pas le lecteur quand il affirme que ces derniers ont été filmés, pour autant le Conseil observe que l’utilisation conjointe, dans ce même post, de l’évocation de ces images (« et tout a été filmé »), de la citation susmentionnée (« elle a pleuré après sa maman ») et des termes modalisateurs (« horreur », « détails sordides ») était excessive, non nécessaire à l’information et pouvait laisser croire – bien que cela ne soit pas le cas et que la pratique usuelle du média contredise ce fait – que les internautes pouvaient visionner les images du viol en cliquant sur la vignette. Le Conseil estime que, sans donner une image dégradante de la jeune fille, la combinaison de ces différents éléments attise le voyeurisme des lecteurs satisfaisant davantage leur curiosité que l’intérêt général. Il note qu’en insistant de la sorte sur la nature des faits, le média n'a pas porté une attention suffisante aux éventuelles répercussions de la diffusion de l’information concernée sur la victime et ses proches, manquant de responsabilité sociale et s’introduisant ainsi dans leur douleur. Le fait qu’aucun des protagonistes n’ait été rendu identifiable n’y change rien.

Le préambule (responsabilité sociale) et les art. 26 (intrusion dans la douleur des personnes) et 27 (attention aux droits des personnes en situation fragile) n’ont pas été respectés sur ce point. (CDJ, avis 19-38 - extrait)

 

2. Un avis qui a failli ne jamais être rendu

Si on peut se réjouir d'un tel avis, il faut savoir que cet avis a bien failli ne jamais être rendu. Son histoire est édifiante.

A juste titre scandalisé par le procédé marketing de Sudinfo.be, le site Nordpresse.be et Vincent Flibustier l’avaient fustigé sur les réseaux sociaux en invitant les internautes à écrire aux sociétés qui diffusent de la publicité sur les site de Sudinfo.be pour qu’elles se désolidarisent d’une telle ligne éditoriale. La démarche avait eu plus d’effets qu’attendu et n’avait pas plu à Sud Presse qui avait assigné en cessation la société estonienne à l’époque propriétaire du site Nordpresse.be et Vincent Flibustier, pour qu’il leur soit fait ordre de cesser de dénigrer Sud Presse !

Beaucoup de sympathisants de Vincent Flibustier étaient venu assister aux plaidoiries, le 6 décembre 2019, devant le président du tribunal de l'entreprise de Namur. Au cours de celles-ci, un des avocats de Sud Presse avait insisté sur le fait que le teaser litigieux était « irréprochable » et, pour preuve, n’avait pas fait l’objet d’une plainte devant le CDJ.

Hélas pour Sud Presse, le délai de deux mois pour déposer plainte au CDJ, à dater de la publication de la production journalistique litigieuse, n’était pas encore échu. Une sympathisante présente à l’audience décida de remédier à cette situation en déposant, le 9 décembre, une plainte au CDJ.

Quelle ne fut toutefois pas sa surprise en recevant, quelques jours plus tard, un message de la Secrétaire générale du CDJ, l’informant de son « refus d’ouvrir un dossier », au motif que :

Toute plainte introduite au CDJ doit également porter sur un enjeu déontologique. Or, après lecture attentive de votre courrier et analyse de l’article au regard de la jurisprudence du Conseil, je constate que les enjeux que vous identifiez ne présentent pas d’indices de concrétisation (lettre du CDJ du 17 décembre 2019).

Consulté par la plaignante, j’ai dans un premier temps contesté tant sur la forme que sur le fond, le refus d’ouvrir un dossier.  La Secrtéiare générale m’a répondu qu’il suffisait de contester sa décision pour que la plainte soit effectivement soumise au CDJ !

La plainte a en conséquence été instruite et a fini par donner l’avis 19-38 du 15 décembre 2021, dont il ressort qu’elle est bien fondée en ce qu’elle visait le teaser, incompatible avec la responsabilité sociale des médias telle qu’énoncée dans le préambule du Code de déontologie journalistique. Ainsi, une plainte a priori manifestement irrecevable dès lors qu'elle ne révélait, selon la Secrétaire générale, aucun indice de concrétisation d’un enjeux déontologique, apparait in fine largement fondée (outre l’opinion minoritaire de trois membres du CDJ qui considèrent que la plainte était entièrement fondée).

 

3. Qu'en déduire ?

On ne peut s’empêcher d’avoir une pensée – émue – pour tous les plaignants (combien en a-t-il eu ?, on ne le saura jamais) qui n’ont pas insisté après avoir reçu le message de la Secrétaire générale leur signifiant motu proprio que leur plainte ne méritait pas qu’un dossier soit ouvert eu égard à la prétendue absence d’indice de concrétisation d’un enjeux déontologique. Tous n’ont pas eu, comme ici, l’opportunité ou les moyens de consulter un avocat spécialisé dans cette matière, pour contester le bien-fondé d’une telle décision.

Une pensée aussi – moins émue – pour tous les médias qui, grâce à ce procédé hors règlement – ont pu échapper à la mise en cause de leur responsabilité déontologique.

Dans le  rapport annuel du CDJ de 2018 (pp. 7 et 8), il est retenu 3 motifs « d’irrecevabilité », mélangeant motifs formels, incompétence et absence d’enjeu déontologique. On lit dans le rapport que 60% des plaintes « irrecevables » l’étaient à l’époque « à défaut d’enjeu déontologique »…

Lorsqu’on comprend que le critère de « l’absence d’indice de concrétisation d’un enjeu déontologique », qui porte sur le fond, a subrepticement remplacé « l’absence d’enjeu déontologique » (qui portait sur la recevabilité), on comprend toute l’importance du pouvoir abandonné par le CDJ à sa Secrétaire générale. Particulièrement lorsqu’on apprend que concomitamment, le nombre de plaintes jugées « irrecevables » a sensiblement augmenté, passant d’un tiers en 2015 à la moitié en 2018. Et ceci, au seul bénéfice, faut-il le préciser, des médias et des journalistes.

Jacques Englebert

Pour une information plus complète, ci-dessous différents actes de procédure: outre l'avis 19-38, la plainte initiale, le refus d'ouvrir un dossier opposé par la secrétaire générale du CDJ et la contestation du bien-fondé de ce refus.